Siège de Juin 1639
Charles IV, dès son
retoure à
Sierck,
au mois de Juin 1639, y trouva le reste de sa cavalerie qu'il avait
laissé dans les Vosges. Battue par
Rosen, elle s'était
repliée en désordre, sauf les troupes
commandées par
Ligniville
et
Beaulieu. Les gardes et les
chevau-légers du duc de Lorraine, ainsi que les régiments
de
Clicquot et de
Sivry, n'avaient pas rallier le
corps d'armée et avaient perdu beaucoup de soldats dans leur
déroute.
Charles IV
toujours hésitant quant à la conduite à tenir avec
l'Espagne et la France, malgré les engagements qu'il venait de
prendre avec
Louis XIII, fit
preuve encore une fois de légèreté de
caractère et, disons le mot, de duplicité. Il envoya
à Vienne le sieur de Vervene, capitaine de ses gardes, et le
chargea de sonder les intentions de l'Empereur à son
égard. Comme unique résultat de ses négociations,
Vervene rapporta aux garnisons de Sarrebrück et de Hombourg
l'ordre d'obeir à Charles IV. Mais ce prince ne pouvait garder
à Sierck ses soldats appauvris. Il renvoya donc dans les Vosges
Sivry, Beaulieu et Philippe-Emmanuel de Ligniville, ainsi que ses
gardes. Le reste de la cavalerie essaya de se nourrir en ravageant les
évéchés de Verdun et de Metz.

L'état de
l'armée française, il faut l'avouer, laissait encore
beaucoup à désirer, au point de vue du système de
recrutement et de la manière dont les officiers comprenaient
leurs devoirs. Depuis la ruine des francs-archers et des
légionnaires, dit le Général Susane, l'infanterie
ne s'était plus recrutée qu'avec des volontaires. Les
compagnies étaient la propriété des capitaines ;
ces officiers les tenaient au complet par le racolage, mais, surtout,
en attirant au service leurs vassaux. Les capitaines, à cette
époque, étaient propriétaires de leurs compagnies
et recevaient une prime proportionnelle au nombre d'hommes
réunis sous leur enseigne.
Or la solde de tout homme, mort ou absent par permission ou pour cause
de maladie, restait dans la bourse du capitaine. Il est vrai que
l'effectif des compagnies, porté sur des feuilles de
journée, était contrôlé de temps en temps
par les commissaires des guerres qui passaient les "montres" (revues).
Souvent les hommes manquants étaient remplacés par de
faux soldats, goujats ou vauriens, connus sous le nom de passe-volants.
C'est ce qui se passait à Metz au mois de Mai 1635, et Richelieu
s'en plaignir à Choisy et à Feuquières. Ce dernier
reçut l'ordre de faire publier, à l'ordre des troupes,
que tous ceux qui avaient reçu l'argent de leurs quartiers
d'hiver et ne pourraient présenter un nombre suffisant de
soldats seraient châtiés, et qu'on lèverait de
nouvelles troupes à leurs frais
Pendant que l'armée, commandée en Italie par le cardinal
de la Valette, protégeait la duchesse de Savoie contre
l'ambition des princes, ses beaux-frères, la guerre continuait,
plus acharnée que jamais, dans les Flandres. Le 1
er
Mars, le maréchal de Chaulnes avait fait lever le siège
de Cateau-Cambresis aux Espagnols, et Richelieu avait conçu le
projet de faire assiéger Hesdin par La Meilleraye, à qui
il avait promis le bâton de maréchal de France. Quoique
Charles IV eut refusé de prendre part à la défense
de cette place, Richelieu pensait que, pour s'emparer d'Hesdin, il
était nécessaire de tenter une diversion du
côté de Thionville.
Ce fut là le motif des instructions données à
Manassés de Pas, marquis de Feuquières, gouverneur de
Verdun ; mais les troupes qu'on lui envoya lui parurent insuffisantes,
obligé qu'il fut d'en distraire quelques détachements
réclamés par Longueville qui avait le commandement de
l'armée de Franche-Comté.

Le 29 Avril,
Feuquières, se trouvant à Vitry, sembla changer d'opinion
et être prêt à assiéger Thionville,
malgré l'ordre qu'il venait de recevoir de surseoire à
cette entreprise périlleuse. Thionville, aux yeux du gouverneur
de Verdun, était une place aussi importante que Brisach, car
elle commandait la Moselle, et les Espagnols, s'ils n'étaient
plus maitres de cette rivière, pourraient croire les villes
riveraines du Rhin en péril. Strasbourg semblerait,
lui-même, être menacé, et le roi de Hongrie serait,
peut-être, forcé par les électeurs et les princes
catholiques de diriger ses principales forces de ce côté.
Cela était évident, car Thionville servait de
communication entre les Pays-Bas, l'Allemagne et la
Franche-Comté. Maitres de cette place, les Français
pourraient tendre la main à Banner qui était maitre de la
Thuringe, grâce à l'alliance contractée avec la
Hesse électorale.
L'entreprise de Thionville ne semblait pas cependant facile à
Feuquières, car, s'il la tentait, toutes les forces
impériales, cantonnées en amont du Rhin et dans le
Luxembourg, s'abattraient sur lui. A en croire Feuquières,
il ne fallait pas songer à assièger Rocroi,
malgré l'opinion contraire de Richelieu. Cette ville
était trop éloignée du centre d'opérations
du gouverneur de Verdun. Le siège de Rocroi convenait mieux au
maréchal de Châtillon, «
du quel, en cas de cette division,
monsieur le grand-maistre, n'avait pas besoin».

Avant
d'assiéger Thionville, Feuquières, pour obeir à
Richelieu, était décidé à entrer dans le
Luxembourg et à tenter la prise de Longwy, de Lavau et de
Virton, avec 8000 fantassins et 2000 ou 3000 chevaux de renfort qui
devaient le rallier dans une dizaine de jours.
Feuquières, avant de se décider à assièger
Thionville, fut averti par Richelieu, le 24 Avril 1639, que le cardinal
infant avait le projet de s'approcher de Mézières,
dès le commencement de Mai, et que Piccolomini
s'apprétait à faire en même temps le siège
de Reims. Si ces deux villes succombaient, les Espagnols et les
Impériaux devaient unir leurs efforts contre Metz. Richelieu
ordonna, à cette époque, à Feuquières
d'attendre de nouveaux ordres avant d'agir. Il ne croyait pas au
siège de Reims, de Mézières et de Metz, les
Impériaux n'ayant à leur disposition, suivant lui, que
25000 à 30000 hommes. Les Français, unis aux Hollandais,
offraient un effectif beaucoup plus considérable.
Le rôle assigné à Feuquières par la logique
des faits consistait donc à s'opposer aux tentatives de Charles
IV et des Allemands campés en deça du Rhin. Quant
à Chatillon, servi par les places fortes et les ressources du
pays qu'il occupait, il pouvait tenir parfaitement tête aux
ennemis et les écraser sur la frontière.
Prévenu de la confiance dont Charles IV l'honorait, le
gouverneur de Verdun écrivit, le 17 Mai 1639, à de Noyers
qu'un homme dévoué à Charles lui avait fait
demander la permission d'aller de Sierck à Longwy voir ce qu'y
faisaient les Espagnols.
Le prince de Lorraine, averti de l'arrivé de l'émissaire
de Feuquières à Longwy par M
me de Cantecroix,
l'y fit arrêter par ses gardes ; mais bientôt il lui rendit
la liberté en le chargeant d'avertir son maitre de son
désir d'accepter les clauses du traité dont, un mois
auparavant, de Ville lui avait apporté le brouillon à
Bruxelles. Charles IV remit aussi un mémoire signé de sa
main à l'émissaire du général
français. Celui-ci s'empressa de l'envoyer à Chavigny, en
même temps qu'il en expédiait une copie à de
Noyers, accompagnée de sa réponse à Charles IV.
L'espion repartit pour Sierck, et Feuquières attendit les
instructions de Louis XIII et de Richelieu.

Dans sa lettre
à de Noyers, datée du 17 Mai 1639 : «
Vous me manderez aussy, s'il vous plaist,
Monsieur, sy au cas qu'on veuille entendre à ces ouvertures et
que cette considération nous empesche de me permettre d'attaquer
Longwy qui luy appartient (au duc Charles)
, et qui luy donneroit subject de
mesfiance, vous trouverez bon que, pour ne demeurer inutile en un lien
où les troupes se dissiperoient, je m'advance jusques Lavau et
Virton que je prendois en attendant la seconde response de ce prince (Charles
IV)
, laquelle nous pourroit donner
assez de cognoissance de son dessein pour ne s'y pas amuser à
propos, pour de là retourner audict Longwy.
Vous scaves, Monsieur, beaucoup mieux que je ne vous scaurois dire, les
advantages que nous puissions tirer de ce traité, entrant
ensuite dans le Luxembourg avec cette armée (l'armée
lorraine)
, s'il se trouve assé
se seureté dans l'esprit de ce prince.
C'est, Monsieur, ce que son Eminence pouvoit mieuxjuger que personne,
et s'il ne seroit pas homme à user de cet artifice pour
empescher droict d'aller à luy et prendre ce temps pour
raccomoder ses trouppes.»
Feuquières répondit aux ouvertures de paix faites par
Charles IV en l'avertissant qu'il en avait informé Louis XIII et
Richelieu dont il attendait la réponse. Le général
français engagea Charles IV à ne pas quitter Sierck, afin
qu'il y reçut communication des «intentions du Roy»
avec tout le secret et la célérité possibles, en
lui donnant l'assurance qu'il ne l'attaquerait pas pendant le cours des
négociations pendantes.
Mais au moment où Feuquières venait de passer la Meuse et
rassemblait son armée à Consenvoye, grand village
situé sur les bords de cette rivière, près
de
Montmédy, Jacques de
Rotondis de Cahuzac de Biscarras, qui était, au siège
d'Hesdin, sous les ordres de La Meilleraye, averti le gouverneur de
Verdun du passage de l'armée lorraine à Namur. Charles
IV, oubliant ses engagements et ses promesses d'accomodement, venait de
rallier Piccolomini et s'apprétait à combattre
Feuquières qu'il voulait empécher d'aller appuyer Weimar
en Alsace.
Deux jours après, Charles de Lorraine et Piccolomini marchaient
à la rencontre de l'armée française et arrivaient
à Bastogne.
En mêm temps Feuquières, aux portes de Thionville,
s'occupait à en tracer les approches. Trois ruisseaux, au
sud-ouest de cette ville, séparait l'armée
française de la place. Le général en chef avait
pris pour quartier général le château de Neurbourg.
Le régiment de Navarre était campé près de
lui, au sud-est de Thionville, du côté de Metz. Le
quartier général de l'artillerie française avait
été placé à
Florange (Zone
sud-ouest de Thionville), à la gauche de
Feuquières. Il était commandé par Saint-Aoust et
était gardé par les régiments d'Effiat et de
Kolhas.
Des batteries françaises étaient braquées le long
d'un cours d'eau, nommé la Fensch. Les régiments de
Beauce, Saint-Luc, du Plessis-Praslin étaient campés
près de Weymerange, «
où
le terrain commençait à s'élever».
Saint-Pol, maréchal de camp, commandait un quartier un peu plus
éloigné. Bussy-Rabutin était campé sur une
éminence, au nord-ouest de l'ancienne route de Thionville
à Longwy. Sur la route de Luxembourg, au
château de la
Grange (Au nord de Thionville),
était le quartier de Navarre, commandé par Jacques Rouxel
de Médavy, comte de Grancey, maréchal de camp.

A Yutz, Moulinet
établit son quartier général. Il avait sous ses
ordres les régiments de Canisy-infanterie et les
régiments de cavalerie Moulinet et Streef. L'armée
française fut divisée en cinq quartiers, quatre du
côté du Luxembourg et un en deça de la Moselle.
Deux ponts furent établis pour les relier entre eux. Le quartier
général de Moulinet communiquait avec le reste de
l'armée par un pont de bateaux jeté sur la Moselle,
au-dessous du château de Neurbourg et du village de
Terville (Sud-ouest
de Thionville), où Picardie et Rambures
s'étaient retranchés. Ils formaient, avec
l'état-major logé à
Daspich (Zone
sud-ouest de Thionville) ,
un quartier commandé par Feuquières.
Le 6 Juin, ce dernier acheva les lignes qui le protégeaient du
côté de l'ouest. Il attendait pour agir qu'on lui amenat
de Verdun 100000 biscuits et une provision de farine pour un mois,
ainsi que des pièces d'artillerie avec leurs munitions.
Les éclaireurs, commandés par Streef, colonel allemand au
service de France, qu'on accusa de trahison, ne lui signalait aucun
ennemi. M
me de Feuquières fut la seule qui, par une
lettre envoyée de Verdun, avertit son mari du danger qui le
menaçait.
Une panique immense régnait le long de la Moselle, et le
château de Luxembourg avait été abandonné
par les Espagnols et occupé aussitôt par quelques soldats
de l'armée de Feuquières, que le peuple appelait l'
armée de Mgr le Dauphin.

Le
général présumait que l'armée de
Piccolomini se concentrait à Bastogne et à
Marche-en-Famine, et qu'elle ne comptait que 6000 hommes. Avant huit
jours cette armée devait se compléter. La
vérité était que Piccolomini avait quitté
Bastogne le 3 Juin, accompagné du baron de Soyé.
Après avoir passé à Martelange et Posse,
près d'Arlon, le 6, il fut en vue de Thionville. Le 7,
l'avant-garde impériale fut à
Ottange,
à trois lieues du camp français. Piccolomini laissa son
bagage à Luxembourg, fit célèbrer la messe dans
son camp et ordonna à ses soldats de marcher sans bruit,
enjoignant aux tambourgs et aux trompettes de rester silencieux. Mille
mousquetaires, conduits par le baron de Soyé, marchèrent
en avant ; le général-major Beck fut chargé de
l'avant-garde ; le comte de Switz prit le commandement de l'infanterie,
et le général-major de Gonzague celui de la cavalerie.
Les renforts promis à Feuquières n'arrivaient pas, et il
suppliait Richelieu de hâter leur marche. Les douze compagnies
suisses sur lesquelles il comptait lui étaient surtout
nécessaires.
Avouons-le, Feuquières n'était pas prêt, et il lui
aurait fallu encore deux ou trois jours pour s'établir
solidement.
Toutefois il n'attendait que l'achèvement des gabions, des
plates-formes et de tout ce qui était nécessaire pour
ouvrir la tranchée, «
à
quoi Monsieur de Saint-Aoust travaille de si bonne sorte qu'il ne se
peult rien adjouster à ses soings».
Feuquières, dont la cavalerie affamée quittait le camp
français sous prétexte d'aller chercher du pain à
Metz ou aux environs, quelquefois à quinze lieues de Thionville,
lui fournit du pain pour un mois, et ce pain coûtait vingt sous
la livre.
Choisy, «
le plus vigilant et le
plus économe de tous les intendants»
, approuva
la conduite du général en chef qui s'était
excusé auprès de lui et de Richelieu des dépenses
exorbitantes qu'il était obligé de faire pour nourrir son
armée. Mais l'emploi donné à la cavalerie
française nuisit à la bonne garde du camp
;
le plus souvent protégé par un tiers seulement de ceux
qui en étaient chargés. Un grand désordre
régnait parmi tous les soldats français et il y avait
plus d'officiers à Metz que devant Thionville. On comptait
cependant sur une victoire dans cette armée indisciplinée.
Un tiers des habitants du pays messin furent requis pour travailler aux
tranchées creusées par les pionniers de M. de
Saint-Aoust. On donna aux ouvriers enrôlés du pain de
munition pour quatre jours et chacun reçut journellement douze
sous. D'autres mercenaires les remplacèrent quatre jours
après.
Rodemack,
petite place forte sur l'Albach, était tombée au pouvoir
de Feuquières. Cette ville, dominée par une ancienne
forteresse, était le siège d'une des principales
seigneureries du
Luxembourg. Feuquières y avait fait entrer cinquante
mousquetaires et autant de cavaliers. Les régiments
impériaux de Florence et de Lorraine bloquèrent
Rodemack, afin
d'immobiliser ses défenseurs pendant le passage de
l'armée française, et la petite garnison se rendit
à Piccolomini après les premières sommations.
En quittant Rodemack, le chef des Impériaux, une lieue plus
loin, alla reconnaitre avec Beck, major-général, les
postes ennemis et chercha à se rendre compte de quel
côté il pourrait les attaquer. Les Croates
débusquèrent des bois de Cettenom dans la plaine de
Garsch et se rangèrent en bataille derrière le ruisseau
la Kissel.
Feuquières ne croyait pas à une marche aussi rapide des
Impériaux. C'est en vain qu'une femme des environs de Luxembourg
vint lui dire,
au château de
La Grange, qu'elle avait vu les Impériaux près de
cette ville ; c'est en vain qu'un cavalier du régiment de
Streef, qui venait de fourrager près de Bastogne, l'avertit
qu'il avait découvert à trois lieues de Thionville trois
escadrons de cavalerire et mille fantassins : «
Monsieur, lui répondit
Feuquières, laissez-les venir ; s'il viennent, nous les voirrons».
Aucun canon n'était en place
dans le camp français et pas un soldat n'était sur ses
gardes, lorsque la présence de l'armée impériale
fut signalée. Ce fut, le 7 Juin, que Feuquières fut
averti du péril qui le menaçait, dès le lever du
soleil, lorsqu'il visitait les tranchées. Il se rendit au
quartier général qui, suivant toutes probabilités,
devait supporter le premier choc ; il y trouva chacun à son
poste. De là il alla en toute hâte faire achever le pont
volant qui reliait Manom à Yütz, au sud de Thionville, afin
d'y pouvoir faire passer Moulinet et Clavières-cavalerie,
Canisy-infanterie et les carabins, logés seuls au-delà de
la rivière. Un autre pont de bateaux avait été
construit au nord de la place.
Vers sept heure du matin, dit M. l'abbé Arnauld, témoin
oculaire et volontaire aux carabins, M. de Chambord, capitaine-major du
régiment de Choiseul-Praslin, vint avertir le
général en chef que vingt escadrons de cavalerie
étaient rangés en bataille, du côté du
quartier de Navarre, en vue du château de La Grange.
Feuquières fit avancer cent cavaliers vers le hameau de la
Maison-Rouge, dans un prè situé au nord du quartier de
Grancey, sur la déclivité septentrionale de la côte
de
Guentrange, à trois cents
pas des lignes ennemies, ce qui géna beaucoup les
Impériaux. Piccolomini voulut en vain s'emparer de ce poste.
L'alarme fut donnée immédiatement dans tous les quartiers
de l'armée de Feuqières ; mais le général
autrichien envoya trente Croates et cent cavaliers de sa garde, sous
les ordres du colonel Alfieri, ainsi que trois cents dragons soutenus
par son «nouveau régiment», composé de cinq
escadrons, à la rencontre des cavaliers français. Le
baron de Soyé prit le commandement des mousquetaires et de mille
fantassins menés au feu par Gerardini,
général-major.
Beck ordonna aux dragons de Beauregard de se saisir de
l'éminence placée au-dessus du quartier de Grancey, mais
les mousquetaires de Navarre et de Grancey infligèrent des
pertes notables aux Impériaux et firent le baron de Beauregard
prisonier. Un violent combat s'engagea entre les régiments de
Navarre et de Grancey et les dragons de Gerardini, ceux de Beauregard
et les deux bataillons amenés par Soyé. Mais la
cavalerie française ne soutint pas les efforts
héroïques de l'infanterie ; celle-ci, abandonnée,
n'ayant plus de poudre, se retira en bon ordre dans le quartier de
Bussy-Rabuti, sur le sommet de la côte de Guetrange. Bussy avait
travaillé nuit et jour à ses retranchements, car
Feuquières ne doutait pas que la première attaque ne fut
dirigé contre lui. Les Impériaux, sous le commandement de
Beck, en passant par Œutrange, fondirent sur le quartier de
Bussy-Rabutin et le culbutèrent. L'intrépide gentilhomme
s'élança à travers les rangs ennemis et parvint,
en passant au milieu des vignes, à se réfugier dans le
quartier Saint-Pol, à
Weymerange, aidé par le
régiment de Beauce, accouru à son secours. Après
avoir arrêté un moment les Impériaux, Saint-Pol et
Bussy furent contraints de céder au choc de douze escadrons
allemands. Feuquières se trouva mêlé aux ennemis
pendant fort longtemps, ainsi que sept à huit gentlshommes
français.

Pendant que le
régiment de Beauce luttait encore, Bussy traversa un pont de
pierre placé sur la Fensch, au sud de Thionville. Il ne lui
restait plus que quatre cents hommes des douzes cents dont son
régiment se composait au début de la bataille. La
journée devenait bonne pour Piccolomini. Sans perdre de temps,
il envoya son lieutenant-colonel, nommé Crispa, avec deux
escadrons de cavalerie, de l'autre côté de la montagne qui
domine Thionville au nord. Ces deux escadrons, ralliés par
Alfieri, vinrent fondre sur trois escadrons de la cavalerie
française, commandés par Praslin, qui avaient
quitté
Manom et avaient passé le
pont en aval de la Moselle. Ils furent mis en déroute. Alors la
réserve de la cavalerie impériale arriva sur le champ de
bataille, menée au feu par le marquis de Gonzague, pendant que
le canon de la place mettait le désordre dans les rangs des
fuyards français, et força Praslin à repasser le
pont jeté sur la Moselle entre Manom et Yütz ; mais
Picardie et Rambures, postés près de ce pont,
sauvèrent une partie de la cavalerie française dont le
bagage resta aux mains des Impériaux.
Quant aux régiments de Navarre, de Grancey et de Beauce
(campé dans un bois situé en haut d'une colline), ils
battirent en retraite. La plupart de leurs officiers étaient
tués ou prisonniers. Le baron de Switz, avec trois escadrons du
régiment de Ritteberg et trois autres du vieux régiment
de Piccolomini, sous les ordres du comte Petazo, descendit la
côte de Guentrange, rompit les régiments de Grancey et de
Navarre à trois reprises différentes et les poursuivit
jusqu'à un autre quartier occupé par deux
régiments français. Il les chassa et les força
à se retirer dans le quartier général, où
s'étaient réfugiés les régiments de
Streef-cavalerie et celui de Kohlas-infanterie.
Deux cents soldats au service de France, réfugiés au
château de La Grange, sous les ordres d'un capitaine et de deux
lieutenants, se rendirent à discrétion, et le colonel de
Beauregard, cousin du comte de Saint-Julien, un des chefs de
l'armée impériale, qui y était prisonnier, y
recouvra la liberté.
Feuquières, sans se décourager, envisagea la situation
critique où il se trouvait avec le sang-froid qui le
caractérisait. Il mit son armée en bataille près
de Florange. Il était placé en face de ses lignes de
circonvallation, parallèlement à la Fensch. Cette
rivière le séparait des ennemis qui occupaient la plaine
de Guentrange.
Il en garnit la rive d'infanterie, et ses soldats se trouvèrent
protégés par les talus escarpés de cette
barrière naturelle, difficile à franchir. Carretto
reçut en même temps l'ordre de Piccolomini de s'avancer en
toute hâte, et les arquebusiers de Jacomo d'Albroni et cent
cinquante Croates achevèrent la déroute de Grancey et de
Navarre. En même temps toute l'armée impériale
descendait des collines, et se mettait en bataille en face de
l'armée française, séparée d'elle, comme
nous venons de le dire, par la Flensch.
Lorsque notre cavalerie eut fui devant les Impériaux et
repassé la Moselle à la nage, le marquis de Praslin, se
voyant sur l'autre bord, fut saisi de honte et dit à ceux qui
l'entourait : «
Ah ! Messieurs,
qu'avons-nous fait ? Il n'y a pas un de nous qui ne mérite qu'on
lui fasse couper le col».
Cependant les cavaliers, remis de leur panique, se rallièrent,
passèrent sur le pont jeté au nord de Thionville et se
refugièrent avec les débris de l'infanterie dans le
quartier du Roi. Piccolomini, de plus en plus certain de la victoire,
envoya Hébron, lieutenant de ses gardes, reconnaitre l'ennemi.
Depuis onze heures jusqu'à quatre heures de l'après midi
le feu avait cessé de part et d'autre. Pendant ce temps le
général impérial avait envoyé le colonel
marquis de Grana à Thionville, y chercher quatre gros canons.
Lorsqu'il furent arrivés et qu'il se fût rendu compte, du
haut d'une petite chapelle dédièe à Saint Antoine,
au sud-est de Thionville, de la position de l'armée
française, il donna le signal de la reprise des
hostilités.
Feuquières s'était demandé s'il accepterait la
bataille et s'il ne se replierait pas sous Metz ou, tout au moins, sur
la rive gauche de l'Orne, près de la forêt de Moyeuvre,
après avoir passé le pont de Richemont.

Battre en retraite vers Metz
en plein jour était une entreprise périlleuse. Longer les
bords de la Moselle à découvert et en ayant cinq lieues
à parcourir, avant de pouvoir s'abriter derrière les murs
de l'antique cité, c'était s'exposer à une perte
certaine. Aussi y renonça-t-il, d'autant plus qu'il ne put se
résoudre à abandonner son canon, car il manquait de
chevaux pour trainer son artillerie, les ayant envoyés à
Metz et à Verdun chercher le matériel qui lui faisait
défaut. Inquiet et perplexe, il expédia courriers sur
courriers, afin de hâter leur arrivée ; mais
l'encombrement, causé par les fuyards, força leurs
conducteurs à revenir sur leurs pas. Piccolomini, vers cinq
heures du soir, attaqua l'aile gauche de l'armée
française, composée de six bataillons d'infanterie, sous
les ordres de Grancey et soutenus par la moitié de la cavalerie,
sous les ordres de Saint-Pol. Quant à l'aile droite elle
était commandée par Feuquières. Le régiment
de Kolhas fut, le premier, attaqué par les Impériaux, qui
s'avancèrent sur une ligne, à cent pas de la Fensch,
vis-à-vis le pont de Daspich. Il se défendit si bien que
les ennemis renoncèrent pendant une heure au combat et
éprouvèrent de grandes pertes ; mais Piccolomini, ayant
fait mettre en batterie son artillerie placée à sa
gauche, fit avancer de nouveaux bataillons qui furent reçus
vigoureusement par les régiments de Picardie et de Rambures.
Cependant des troupes fraîches, étant venues servir de
renforts aux Impériaux, forcèrent Feuquières
à faire soutenir ses fantassins par sa cavalerie. En même
temps il reçut un coup de mousquet à la main droite et,
immédiatement après, il eut le bras cassé
au-dessus du coude, mais, pour ne pas impressionner ses soldats, il
dissimula sa blessure et couvrit son bras de son écharpe blanche.
On ramena Feuquières dans les lignes françaises, soutenu
sur son cheval par l'enseigne de ses gardes et par Arnauld. Le jeune
volontaire, qui devait bientôt renoncer à la
carrière des armes et entrer dans les ordres sacrés,
rapporte, dans ses
Mémoires,
les paroles que Feuquières lui adressa. Elles reflètent
la grandeur d'âme de cet homme qui avait rendu de si grands
services à la France, et qui se trouvait être la victime
de l'imprévoyance de Richelieu : «
Mon ami, j'ai ce que j'ai demandé ;
il n'y avait pas moyen de survivre au malheur de cette journée».
Dans ce moment, apercevant quelques cavaliers qui commençaient
à fuir, il se tourna vers eux et leur dit avec toute la force
qui lui restait : «
Eh !
Messieurs, vous fuyez, et on ne vous suit pas : voulez-vous tenir ma
mémoire par la perte d'une bataille ?».
Feuquières perdait beaucoup de sang. Il essaya de se faire
panser par un chirurgien dans le fossé des lignes
françaises, pendant qu'Arnauld allait à la recherche d'un
bateau qui pût le transporter à Metz, en remontant le
cours de la Moselle.
L'infanterie française, pour conjurer le péril dont
l'artillerie espagnol la menaçait, s'avança vers le corps
de bataille ennemi. Soyé arriva, en s'abritant derrière
une haie, tout au bord de la Fensch, à la tête de deux
bataillons, en face de Daspich, près du château actuel de
Beltange.
Gerardini, avec un bataillon du Luxembourg, marcha droit vers Florange.
La défense fut énergique de la part des Français,
sur tout le parcours de la Fensch. Soyé eut bientôt
épuisé sa poudre et fut obligé d'appeler à
lui le régiment de Gallas. Le marquis de Garretto amena deux
nouvelles pièces de campagnes et les fit placer au milieu des
régiments de Florence et de Beck, qui avaient Francipavy pour
chef. A sa droite étaient massés les régiments de
Savelli et d'Estossa, commandés par La Motterie, cinq bataillons
d'infanterie et quelques troupes de cavalerie de réserve. Les
régiments de Motta, de Frammont, d'ildechef et de Mattery
soutenaient également le feu de mousqueterie engagé avec
acharnement entre les deux armées. Enfin, la fumée devint
si épaisse que Bussy-Rabutin fit tirer sur le régiment de
Kolhas, en le prenant pour un régiment ennemi, et jeta l'effroi
dans ses rangs.

Soyé,
ayant de l'eau jusqu'aux épaules, traversa la Fensch, suivi de
ses officiers et de ses soldats. Français et Impériaux
s'abordèrent avec la pique et l'épée, près
des ponts du Moulin-Rouge et de Florange. L'infanterie française
commençait à faiblir ; elle se retira à cent pas
des rives de la Fensch. Feuquières, malgré ses blessures,
s'apercevant qu'elle avait encore besoin d'être soutenue par la
cavalerie, et que celle des ennemis allait traverser un pont
placé sur sa droite, prit le commandement de ses cavaliers et
leur ordonna de charger la cavalerie impériale, avant qu'elle
arrivat dans ses retranchements.
Un bataillon du régiment de Picardie attaqua avec
impétuosité l'ennemi, mais le baron de Soyé lui
tint tête.
C'est alors que Piccolomini ordonna au marquis de Gonzague de
faire passer le pont du Moulin-Rouge, jeté sur la Veymerange,
près de Terville, à son régiment de cuirassiers,
et que le colonel Beck chargea la cavalerie française. Ce fur en
vain que Feuquières exhorta ses soldats à la suivre, en
faisant appel à leur honneur et en leur rappelant le serment
qu'ils avaient prêté au roi de France. Il ne fut suivi que
par quelques officiers, et bientôt, ne pouvant résister
à ses souffrances, il s'évanouit, près du pont de
Daspich, où se trouve le centre de l'armée
française, et dont il essaya quelque temps de disputer le
passage aux Impériaux.
Alors, le régiment de Kolhas, après avoir marché
jusqu'à la Fensch, revint du côté du quartier de
Bussy-Rabutin.
Ce colonel, le prenant pour un régiment ennemi, à cause
de la fumée qui l'aveuglait, ordonna à ses soldats de
tirer sur lui, ce qui causa d'immenses ravages dans ses rangs. Le
régiment de Saint-Luc se joignit à celui de Bussy et,
à la tête de ces deux régiments, l'auteur de la
Gaule amoureuse essaya de marcher
droit aux Impériaux ; mais ses soldats l'abandonnèrent et
il fut contraint de se sauver du côté de Metz,
escorté par quatre officiers et monté sur le bidet de
Saint-Etienne, son major.
Praslin s'élança dans la mélée à la
tête de son régiment, tandis que le reste de la cavalerie
française, sans tirer un coup de pistolet, prenait, brides
abattues, le chemin de Metz. C'est en vain que Saint-Aoust,
après avoir fait avancer quatre pièces de canon, les fit
tirer sur les Impériaux, et les arrêta quelque temps,
appelant à son aide les carabins, les gendarmes et quelques
volontaires, parmi lesquels on distinguait le second et le
troisième fils de Feuquières. Ils n'étaient pas
assez nombreux pour résister au baron de Soyé qui les mit
en déroute. Toute l'armée française s'enfuit vers
Metz. En peu de temps la cavalerie se trouva aux portes de cette ville,
et 4000 hommes d'infanterie, dont le nombre s'augmentait sans cesse, le
suivirent. Les fuyards cherchaient à se rallier. Il ne manqua
à l'appel que 2500 hommes, en tenant compte des prisonniers et
de ceux qui n'avaient pu arriver jusqu'à Metz.
Saint-Aoust se laissa prendre près de ses canons (quatre grosses
pièces et cinq canons de campagne). Saint-Pol, à la
tête du régiment de Saint-Aignan, près de
Richemont, chargea les ennemis et préféra la mort
à la captivité. Bescherelle, aide de camp de
Feuquières, fut blessé. Quant au général en
chef, il essaya de se trainer vers le château de Daspich, pendant
qu'on lui préparait un batelet sur la Moselle. Bientôt,
enveloppé par l'ennemi, il fut fait prisonnier. Piccolomini lui
envoya son carrosse et son chirurgien : il fallut le porter à
bras d'hommes, et, comme mort, dans un linseul, jusqu'à
Thionville.
Piccolomini vint l'y voir, et, abusant de la victoire, il se laissa
aller devant lui à des accès d'orgueil indignes d'un
homme tel que lui. Feuquières y répondit par ces mots :
Douleur au vaincu!
Mais, quand il l'entendit parler de ses projets grandioses, la patience
lui échappa et il lui dit : «
Vous n'oserez aller à Metz ; si
vous voulez aller à Verdun, vous y serez battu : vous irez
peut-être à Mousson et encore pourrez-vous bien y
échouer».
Feuquières fut fort maltraité à Thionville par le
général Beck, qui, nous dit l'abbé Arnauld, se
ressentait toujours de la bassesse de son origine.
Le gouverneur de Verdun, dès le 10 Juin, malgré ses
souffrances, fit écrire à Soblet de Noyer cette lettre
datée de Thionville.
«
Un si grand malheur que celui
qui m'est avenu ne méritant peine et pardon, je ne vous le
demanderai pas par cette lettre, bien que j'avais peut-estre assez de
raisons à mettre en avant pour excuser mon action :
L'engagement du siège qui ne me permettait pas de lascher le
pied sans la perte de nos canons et des munitions de guerre, les
chevaux d'artillerie étant allés esconvoy.
Les advantages de nos postes et les gens de guerre dont la bonté
me les faisait estimer égaux aux ennemis, quoiqu'ils fussent en
beaucoup plus grand nombre que les nostres, et, joint à cela,
Monsieur, que par vos dernières lettres vous me tesmoignez que
le Roy et son Eminence ne seroist pas marry que j'en vinsse à un
combat général sy l'occasion s'en présentait.
Après tout, Monsieur, vous serez sy particulièrement
informé du destail de tout ce combat que je pense me devoir
taire, ne pouvant faire un bon discours d'une si mauvaise affaire. Je
ne vous fais point cette lettre de ma main, ayant le bras droit
brisé de deux mousquetades. Je m'estimerai heureux d'estre mort
pour ne pas survivre à un desplaisir si sensible que celluy
où je suis,
Monsieur, vostre très humble et très
affectioné serviteur.
Feuquières».
En poursuivant l'armée française, les Espagnols
chassèrent les fuyards jusqu'en deça du pont de Richemont
; quelques soldats de Piccolomini poussèrent jusqu'à
Talange, en tuant tous ceux qu'ils rencontraient. Plus de deux cents
charrettes, chargées de farine, de pain et de biscuits
destinés à l'armée de Feuquières, se
heurtèrent aux fuyards. Les conducteurs affolés
dételèrent leurs chevaux et s'enfuirent à Metz.
Quatre pièces de canon, destinées primitivement au
siège de Thionville, furent braquées sur le château
de Ladonchamps.
De Grancey et de Choisy, intendants de l'armée, furent les
premiers qui entrèrent à Metz. Roquespine et de Campels
fermèrent les portes de la ville confiée à leur
soins, afin d'empêcher l'entrée des fuyards qui se
massèrent aux portes de Metz en colonnes profondes
jusqu'à minuit.
Le désastre avait été tel que les régiments
de Navarre, de Rambures, de Normandie et de Grancey ne comptaient pas
six hommes valides. Les blessés furent seuls introduits dans la
place. Le lendemain matin, les deux jeunnes enfants de
Feuquières y attendaient des nouvelles de leur père.
Tout le monde pleurait. De Praslin fut amené à Metz,
blessé griévement. Mais, comme les soldats
français avaient tout ravagé et coupé tout le
blé sur pied, sur la rive gauche de la Moselle, pour s'en faire
des huttes, le sieur de Choisy, le comte de Grancey et le comte de Pas,
fils ainé de Feuquières, et les échevins de Metz
résolurent de les faire entrer dans la ville et de les y loger
«parmy les rues et en Champaseille». On croyait que
Piccolomini avait l'intention d'assiéger Metz, et la mesure
prise par les généraux de Louis XIII était
indispensable. Quatre cents cavaliers ennemis vinrent reconnaitre les
approches de la ville française. Le guetteur de la
cathédrale donna l'alarme. Tous les marchands fermèrent
leur boutique ; on courut aux armes et on arma tous les paysans
réfugiés dans la cité. Mais on en fut quitte pour
la peur, car les Impériaux n'avaient voulu se livrer qu'à
une reconnaissance. Aussi l'armée française quitta Metz,
le 1 Juin, avec tout ce qu'elle possédait, laissant
derrière elle ses malades et ses blessés. Les soldats,
les mains dans les poches, sans armes, après avoir franchi la
porte Saint-Thiébault «comme une bande de
vendangeurs», se dirigèrent vers Pont-à-Mousson.
Les résultats néfastes de la bataille de Thionville
furent attribués par Richelieu à la conduite plus que
légère du comte de Grancey et du marquis de Praslin qui
n'avaient point secondé Feuquières.
Quelque temps après, le cardinal réclama ce
général aux Espagnols, mais ils refusèrent de le
rendre. M
me de Feuquières alla voir son mari à
Thionville ; mais, rassurée sur son état de santé,
elle retourna à Verdun, dont son fils ainé, le comte
Isaac de Pas, devint gouverneur en 1640.
La maison d'Autriche persista à vouloir garder comme prisonnier
l'homme qu'elle avait appris à redouter pendant son
séjour prolongé en Allemagne. Le comte de Pas eut beau
unir ses instances à celles de Richelieu, en demandant au baron
de Soyé la liberté de son père ou du moins
l'autorisation de le faire transporter, sous caution, à Metz
pour
l'y faire soigner. Tout fut inutile.
On offrit enfin de donner deux de ses fils en otage. De Soyé
parut cependant céder à tant de sollicitations, mais des
ordres de la cour d'Autriche l'empéchèrent de donner
cours à sa pitié. «Quand vous considérerez,
écrivit-il au comte de Pas, le 1 Mars 1640, que ma parole n'est
pas souveraine, mais dépend d'un souverain, duquel l'aveu est
nécessaire pour tirer hors de ses Etats un général
d'armée tel que le marquis de Feuquières, vous
m'accuseriez de ne pas bien savoir mon métier, si je ne faisais
fléchir ma parole sous la volonté de mes
supérieurs».
Douze jours après, les douleurs de Feuquières
augmentèrent tellement qu'on craignit pour sa vie. Sa femme
obtint la permission d'aller s'asseoir à son chevet, dans
Thionville, et elle lui pridigua ses soins jusqu'à sa mort.
Louis XIII rendit pleine justice à Feuquières et, lorsque
les fils de ce général allèrent saluer le roi
à Sainte-Menehould, il les chargea d'écrire à leur
père, de sa part, et de lui apprendre qu'il lui avait
gardé une entière affection et toute son estime :
«Mandez à votre père, leur dit ce prince, que je
suis très satisfait de sa conduite, et que je sçais qu'il
a fait, en cette occasion, tout ce que pouvoit faire un homme
d'honneur». Richelieu, présent à cet entretien, en
parlant de Feuquières et de ses enfants, dit au roi : «On
ne devoit pas attendre autre chose d'eux». Tant il est vrai que
le grand ministre, qui fut une des gloires de la France, savait
reconnaitre les services militaires et surtout diplomatiques rendus par
le vaincu de Thionville à son pays.
Feuquières mourut dans les bras de sa femme, le 13 Mai 1640
Le corps du général fut embaumé, mais les
Espagnols refusèrent de le rendre à la France.
Le duc d'Enghein, après s'être emparé de
Thionville, en 1643, fit transporter à Verdun les
dépouilles mortelles d'un des meilleurs serviteurs de la France,
dont il venait de venger la mémoire.